mardi 16 mars 2010

En Inde, la difficile survie de rituels dansés



Des percussions sèches et des claquements de cymbales fouettent l'air. Il est 18 h 30, au temple de Bhagâvati, à Trishur (350 000 habitants), capitale culturelle du Kerala, au sud-ouest de l'Inde. Le rituel du krishnanattam commence, joué pour le dieu Krishna par la troupe du grand temple de Guruvayur. Unique en Inde, cet ensemble historique composé d'une soixantaine d'hommes, dont quatorze jeunes garçons, va dérouler pendant cinq soirs la saga du malicieux Krishna. Quelques mètres carrés pour un feuilleton mirifique, bourré de péripéties, de combats à l'épée de bois, en tout 250 kilos en costumes et accessoires.

Le Krishnanattam se pose, du 11 au 14 mars, à la Maison des cultures du monde, à Paris. Un événement : c'est la troisième fois que la troupe se produit à l'étranger. Après Rennes en 1980, New York en 1985, Paris accueille les acteurs-danseurs, formés depuis l'enfance à cet art dévotionnel, pratiqué depuis le XVIe siècle dans les temples.

Si celui de Bhagâvati est interdit aux non-hindous, il est permis de pénétrer dans la cour attenante au lieu de prière pour assister au spectacle. En revanche, impossible de suivre les comédiens à Guruvayur, haut lieu de pèlerinage situé à un jet de voiture, où les acteurs enchaînent chaque soir une autre représentation. Juxtaposer quasiment à la seconde les images surdimensionnées des personnages - chacun exige plusieurs heures de préparation - et celle de leur départ en voiture a tout d'un court-circuit visuel. L'efficacité des acteurs - les plus jeunes ont 8 ans - ne souffre aucun état d'âme.

Le krishnanattam, ancêtre de cet autre drame dansé traditionnel, profane celui-là, qu'est le kathakali, possède le charme vif d'un théâtre d'action, où la pantomime, proche du quotidien, permet de s'approprier l'histoire à corps ouvert. Un rideau vite déroulé par les deux costumiers entrecoupe les tableaux. Leur dessin stylisé possède parfois l'impact burlesque d'un dessin animé.

Tout se fait à vue dans une savante simplicité : les changements de costume, les raccords de maquillage. A peine le jeune Alingal Gokhul, 13 ans, a-t-il dansé Krishna enfant, qu'il court remplir les bouteilles d'eau à la fontaine avant de ranger les costumes. L'apprentissage au quotidien passe par une stricte hiérarchie.

Le public, assez peu nombreux - une cinquantaine de personnes à peine, en majorité des gens assez âgés et quelques familles -, va et vient. Ceux qui sont venus prier jettent un oeil, s'attardent parfois. Cette relative désaffection s'explique, selon certains, par le fait que les gens connaissent l'histoire par coeur. Pour d'autres, elle montre le désintérêt grandissant du public pour ces rituels. "L'écart se creuse entre les gens et la tradition, commente la chorégraphe Savitry Nair, experte en danse bharatanatyam. Rien qu'au Kerala, centre névralgique pour les traditions, de nombreuses formes spectaculaires ont disparu depuis trente ans. Les maîtres meurent. Les gens préfèrent la télévision et les divertissements plus populaires."

Parmi les nouvelles formes à la mode, le ganamela , spectacle dévotionnel joué sur de la musique pop, attire les foules. "Entre un récital traditionnel et ce type de show, gratuit également, présenté juste à côté, les gens n'hésitent pas, assène Michel Lestréhan, chorégraphe expert en kathakhali, installé en Inde depuis 1984. Les formes traditionnelles ont toujours été plus ou moins réservées à une élite, mais la situation actuelle est préoccupante."

Paradoxe dans un pays "où l'on trouve tout et son contraire", selon la formule de la danseuse Shantala Shivalingappa, les élèves se pressent nombreux dans les écoles officielles. Première institution publique en Inde, le Kalamandalam, au Kerala, accueille 500 jeunes pour les former aux différents styles de danse. Mais ce qui était "un mode de vie est aujourd'hui un métier", résume Shantala Shivalingappa. Dans un contexte économique difficile, le salaire d'un acteur du Krishnanattam oscille entre 9 000 et 30 000 roupies (150 à 490 euros), quand celui d'un instituteur plafonne à 14 000 roupies (230 euros).

Rosita Boisseau

Sources lemonde.fr